Une revendication de bonheur
Ces collages qui revendiquent le bonheur.
Voici une démarche simple, spontanée, à fleur d'émotion
avec une convaincante efficacité
plastique. Un titre trop neutre désigne cet ensemble (aux accents
parfois sériels) de collage
de Patrick
Chappert-Gaujal. Composition... La neutralité,
non pas du non-engagement, mais
celle de la pudeur et de la mesure. C'est lors de son premier séjour en Suède
que le jeune
artiste venu de la France méditerranéenne, près des Pyrénées, s'initia à la
technique du collage
comme si tout déracinement,
tout éloignement du locus maternel poussait à la cassure et à
l'invention,
au renouvellement en tout cas des moyens ordinaires de l'expression.
C'est,
précisons
le, également à l'occasion de cette première installation en septentrion qu'il
aborda, dans le champ de la sculpture cette fois, une série de totems polychromés
sur bois flotté.
Les caractères de la pénurie.
Dans les compositions que Patrick Chappert-Gaujal
nous donne à voir, on remarquera, tout d'abord,
un
primitivisme et une économie de moyens. Supports en papier, bristol ou carton
(la sensibilité à la
couleur décidant du choix). Papiers collés d'origines
diverses : papier à dessin, papiers de récupération
(du type emballage).
Les opérations
appartiennent également à ce registre du banal et du primitif - qui
est aussi
le caractère qu'impose la pénurie. Découpage et déchirage, deux gestes violents
qui produisent
les éléments surfaciels et formels que Chappert-Gaujal porte
sur son support. Grattage avec des instruments
usuels ou domestiques (cutteur,
fourchette, canif...), avec lesquels il réaménage, rééquilibre ou complète
ses plages d'accueil de la couleur.
Enfin, le mode d'intervention coloré est lui aussi rudimentaire.
Le peintre saupoudre son dessin, sa planche, cette architectonique pré-formée
par l'opération essentielle
du collage. Ce sont des poudres de pastel (sa
prédilection
allant sur les verts, les bleus ou les jaunes),
des poudres à tracer, des
craies de chantier ou des colorants de ciment, qu'il emploie seuls ou en
mélange.
Suit
le geste, plus mécanique, de l'étalement de la substance colorée par la main.
Ainsi, et par les qualités
propres aux papiers (et aux barbures), il mettra
en évidence,
ici, une sorte d'opposition fond- (surface du
support non recouverte de papier)
- figure (le premier plan), le relief de fine épaisseur - des fragments de
papiers collés -placés, généralement dans la partie inférieure et distribués
dans une orientation verticale
(ils peuvent faire penser à des façades, des
toits de maisons, à des
plans de forêts ou de buissons).
La même opération d'étalement de la couleur jettera, là, la suspicion sur
l'opposition, effacera la
dualité fond-figure, nous introduisant dans un
domaine plus ambigu, sinon paradoxal. L'effet plastique
et chromatique effaçant
la prééminence de
la réalité physique du collage qui structure et fonde l'image.
La terre meublée.
Ce travail de Chappert-Gaujal d'exécution rapide, aux intuitions nullement
hasardeuses,
se décompose en
trois moments et états. Tous marqués par la plus totale liberté et spontanéité.
La préparation des unités formelles. L'organisation d'un premier espace plastique
(où dominent
les blancs des supports et des papiers collés) dont la qualité est éminemment
graphique, enfin
le passage à (et de) la couleur (comme simple habillement
de relief graphique ? certainement pas),
qui s'installe par l'aléatoire du
saupoudrage (d'un semis sur une terre meublée ; encore un geste
premier et
naturaliste de l'artiste) et par le geste, plus contrôlé, de l'étalement,
qui est une sorte
d'immersion de matière colorée dans l'épaisseur du papier.
Le jeu (et la spéculation) de l'artiste
se trouvent dans la sélection des
papiers selon leurs capacités à absorber et à retenir les couleurs,
afin
de réaliser,
accentuer ou moduler des masses, des rythmes et des contrastes. Le regard,
la lumière et la distance (tout comme les dimensions des formats) participent à l'établissement
modulé final d'un espace pictural qui pour éveiller, peut-être, une image
de paysage ne s'y réduit
pas, et n'est pas le propos conscient du plasticien,
lié sensitivement
et non pas intellectuellement
à sa tâche imaginaire.
Sans doute pourra-t-on percevoir dans ces collages, au côté d'une facture
qui fera penser à un exercice de bricolage et de divertissement, des rémanences,
aussi bien
visuelles que tactiles, d'émerveillements d'une enfance étonnée,
questionneuse et chercheuse,
un puissant enracinement naturaliste (végétal
et minéral), ou
encore quelque chose qui, dans
le mental, fait signe culturel et qui pourrait évopuer,
par sa formalisation, ces totems qui sont
l'autre volet de la recherche de
Patrick Chappert-Gaujal. Il y exprime sa manière poétique et
silencieusement
pulsionnelle de concevoir la réalité ou sa transformation, en avançant sous
les chocs des gestes et l'aventure du jeu, un message de paix, de contemplation
et de méditation.
Une revendication de bonheur.
Jacques Queralt. 1990
Préface au catalogue Patrick Chappert-Gaujal.
Editions GKM. 1990. Malmö. ISBN 91-97-1375-2-9