La peinture selon Chappert-Gaujal : une maïeutique de l'optimisme.


 
A regarder les pastels-collages de Patrick Chappert-Gaujal, reviennent en mémoire
certains passages célèbres de Claude Lévy-Strauss sur le bricolage, l'art de la
récupération-transformation d'objets et matériaux divers, propre aux populations
du Tiers Monde.

Certes, les préoccupations et les démarches sont différentes, entre P. Chappert-Gaujal
et les mécanos du Tiers Monde : à ceux-là la contrainte de la pénurie qui pousse ainsi
à utiliser un vague fil de fer ou une branche d'acacia pour remplacer le filetage défectueux
ou la lame de suspension brisée ; à celui-ci au contraire l'abondance et la sophistication des
matériaux les plus divers, les plus banals et quotidiens des sociétés industrielles
surdéveloppées qui ne laissent que l'embarras du choix.

Et pourtant, au fond, sont-ils si différents, ces primitifs, ces barbares et cet artiste ?
Dans ce quela pénurie, et pour aller vite, le sous-développement, impose de
détournement de fonction etd'usage aux objets les plus anodins du monde civilisé,
dans l'écart entre ces usages exotiqueset la norme rationnelle d'utilisation, surgit
en fait une dimension similaire d'inventivité,d'imagination, de poésie et de créativité
à celle qui est en jeu dans le détournementauquel se livre Chappert-Gaujal à l'encontre
du papier kraft, du carton ondulé, des emballages renforcés d'aluminium ou des autres
matériaux, récupérés sur les grèves, bois flottés rejetéspar la mer, morceaux polis
par le ressac de siporex, etc...

Là où, fort prosaïquement, nous ne voyons que le caractère utilitaire de ces matériaux,
Chappert-Gaujal découvre des possibles, des potentialités d'expression.

Un regard dessillé sur toutes ces choses qui nous entourent et que nous ne voyons plus,
que nous jetons à la décharge. Mais également un savoir-faire qui allie l'ingéniosité à
l'inventivité, une manière radicalement originale de prendre en charge déchets, détritus,
papiers et cartons déchirés : l'invention d'un monde par le détournement du réel et
sa réhabilitation.

Barbare, primitif l'art de Chappert-Gaujal? Au sens d'un art brut tel que l'a illustré Dubuffet?
Au sens d'un acte culturel anti-culturel, d'une machine de guerre - et d'humour -
contre la culture occidentale, la pensée occidentale?

Non, assurément, On serait tenté de dire que les oeuvres de Chappert-Gaujal
ne sont ni culturelles ni anti-culturelles, mais au-delà de ce référent, en ce sens
que le rapport à la culture n'est pas le critère pertinent d'approche ou de cohérence
interne de l'oeuvre de Chappert-Gaujal.

Barbare au sens d'une dérive sémantique qui mènerait à violent, agressif? Pas plus,
Il y a bien pourtant ces formes étranges, lances dressées, flêches pointées, ces papiers
découpés en bandes aux arêtes aiguës, arsenal guerrier porteur d'épouvante.
Eh bien, non, la vision des collages de Chappert-Gaujal ne provoque ni peur, ni angoisse,
ne renvoie à aucun fantasme effrayant, à aucun univers belliqueux, Elle ne produit
en aucun cas cette impression de malaise, d'agression ou de désolation que l'on ressent face,
aussi bien, à un Kieffer qu'à un Le Groumellec.

Mais s'il n'est pas barbare, Chappert-Gaujal n'en est pas plus cultivé. Inclassable parmi
lesmultiples néos ou post- quelque chose qui font flores de nos jours. Aucune angoisse,
semble-t-il, dans ses oeuvres, d'un épuisement des codes, des formes, d'un déjà-tout-dit,
d'un déjà-tout-fait. Pas la moindre trace non plus de ces tortures intellectuelles qui ont
amené les tenants de Support-Surfacesà déverser des torrents d'écrits théoriques et à exposer
les seuls châssis de tableaux, ou les représentants de l'art conceptuel ou minimal à s'acharner
à créer des non-oeuvres d'art,à nier la peinture, le tableau.

On peut parier, au contraire, que Chappert-Gaujal aime la peinture, qu'il n'a pas
le dégoût du tableau, toile ou papier et que se manifeste dans ses oeuvres une jubilation
certaine. Cette jubilation, on la ressent dans le choix des matériaux, les plus inattendus,
dans la technique du pastel, simplissime et jouissive, un peu comme le sucre glace ou
le cacao en poudre sur les gâteaux: saupoudrez, étalez, c'est fait, la couleur est là,
avec ses nuances, ses dégradés, ses surprises de tonalités, son velouté.

Chappert-Gaujal ne semble pas s'encombrer de significations, de références culturelles,
historiques, esthétiques. Dans ses pastels, il n'y a rien à comprendre, à déchiffrer, à reconnaître.
Il y a à voir et cela suffit.

Les Grecs de l'antiquité n'avaient qu'un mot pour désigner à la fois l'activité de l'artisan
et celle de l'artiste, techné, l'activité créatrice. Ce terme tautologique s'applique bien,
je crois, à Chappert-Gaujal et à son travail: oeuvre d'un artiste-artisan, qui donne à voir
son travail et rien que ce travail et aussi le plaisir pris à ce travail.

Mais un travail, qui par sa simplicité, par la modestie de ses ambitions et de son propos,
est source également de plaisir pour le spectateur qui en devient vite amateur.

Le plaisir sans arrière-pensée que procure la vision des pastels-collages de Chappert-Gaujal,
l'adhésion euphorique que suscite son oeuvre proviennent enfin de ce qui fait la force et
l'authenticité de cet artiste : le dynamisme dialectique de sa création.

C'est à travers la peinture, le collage, la sculpture, etc... que Chappert-Gaujal appréhende
le réel, à partir de ces morceaux concrets de réel qu'il utilise pour créer ses oeuvres.
Mais au même moment, dans le même mouvement, ces lambeaux de réel agissent et
réagissent sur sa manière de peindre, de donner corps et volume, de créer.
Un dialogue fécond et dynamique s'instaure, liant la chose à la création et vice versa,
source de nouveauté et de renouvellement : le travail de Chappert-Gaujal est alors aux
antipodes de la recette et du systématique puisqu'il procéde par glissement, ou plutôt
à saute-mouton : c'est l'expérimentation d'un matériau nouveau, de ses propriétés,
de ses qualités comme de ses défauts, indifféremment, qui détermine et influence leur
rendu esthétique et chaque nouveau résultat suscite et nourrit une nouvelle curiosité,
pour un autre matériau ou pour un autre traitement d'un même matériau : processus
créatif qui garantit l'ouverture et le dynamisme de l'oeuvre, et atteste de son indéniable
optimisme, précieuses qualités en des temps de morose scepticisme.


Martine Prouillac. 1990

Préface au catalogue Patrick Chappert-Gaujal. Editions GKM. 1990. Malmö. ISBN 91-97-1375-2-9

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