La peinture à l'oxigène.


 
Aux intellectuels observant la peinture contemporaine avec une cérémonieuse gravité,
Patrick Chappert-Gaujal flanque une claque solaire, gourmande et musicale : chacun des
étonnants bas-reliefs fabriqués par ce jeune artiste proclame le désir d'une Culture physique.
Véritables champs de bataille avec le Visible, ses oeuvres palpitent. Et sourient ;
Chappert-Gaujal s'emploie vigoureusement à démoder l'idée romantique du chagrin
comme condition de la beauté. Chappert-Gaujal fait faire à la peinture de l'exercice.
Sa palette éclatante, légitimée par une fréquentation assidue des contrastes marins,
illumine de curieux labyrinthes en relief, semblant jaillis du cornet à crème d'un pâtissier poète.
Et une résille de motifs graphiques les agite, avec le dynamisme d'un sismographe mexicain.
En hommage à l'oxygène, l'artiste compose depuis presque vingt ans les facettes baroques
d'un chef-d'oeuvre arlequin. "Je pars à l'aventure, sur la plage ou dans un port, je fais des tas".
Et puis je vais chercher ma voiture" . Promeneur émerveillé, dans la tradition surréaliste,
Chappert-Gaujal récupère. Le bois des épaves, bien sûr, mais aussi les flotteurs, le carton ondulé,
les chaussures de plage et tous objets synthétiques abandonnés, fatigués, dévorés par
le vent chaud, le sel marin, la colère du temps. Emoussée, craquelée, ridée, leur matière dessine.
" Chez moi je dispose, je range, pour avoir une nouvelle vision, je me promène à nouveau,
dans l'atelier, pique un élément, le place sur la toile. Il en appelle un autre, puis un autre,
de plus en plus précisément ". Ensuite, blanchiment, généreux, pour que la structure initiale
s'attendrisse encore. Embaumées, les dernières échardes adoptent des profils bourgeonnants,
des allures cotons-tiges, allumettes, petits feux et mini caresses. Chappert-Gaujal complète
la sensualité des volumes façonnés en les décorant, à pleins tubes, de virgules de matières fraîches,
peinture à l'huile ou colle polyuréthane, rondement figées. Appelée par le jeu des formes,
la couleur s'étale en aplat contrastés, qui proposent au regard des cheminements supplémentaires,
des bonds des cabrioles, une véritable thérapie de la paresse. Les signes , peints eux aussi,
achèvent le maquillage : tirets, rayures, guillochis, croix, un festival de signaux :
" j'aime voyager. C'est pour cela qu'il y a autant de fourmis sur mes toiles, et d'instants
musicaux de rythmes". Chappert-Gaujal est depuis toujours amoureux des plans d'architecture,
des visions biologiques au microscope, d'escalade, de cartographie. Travaillées au sol,
ses oeuvres donnent à leurs spectateurs des ailes et du recul. "Je ne suis pas un littéraire,
je suis un empirique, je m'intéresse à pratiquement tout de l'empire byzantin à l'art africain".
Sa logique du voyage fonctionne également à la verticale : les restes que Chappert-Gaujal
recycle, anime, sublime évoquent des fétiches. La moindre branche de bois rappelle d'autant plus
une sagaie primitive que ses rehauts graphiques semblent des peintures de guerres ou des
ligatures archaïques. Et la recherche de l'équilibre des compositions, à travers l'empilement
et la symétrie, exploite le principe des totems et le hiératisme des masques. Nulle magie noire,
cependant, même si le jeune homme a vécu en pays Dogon, puis sur la terre des Vikings.
Comme à la surface d'un golf dont on aurait supprimé les trous, l'imagination du spectateur
peut errer sur une toile de Chappert-Gaujal en toute indépendance. L'artiste est parvenu
à creuser la surface des images sans y provoquer de zones d'ombres, de mines dévorantes,
de repères monstrueux.

Comme si les sommets pouvaient se dresser sans provoquer d'abîmes.


Francoise Monnin. 1993

in Muséart magazine. Novembre 1993.
 

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