Une recherche de l'émotion perdue.


 
L'oeuvre de Chappert-Gaujal, bien que non-figurative, abstraite, moderne, ne participe
en rien de "ce refus du physique, cette inflation du psychique" fréquemment dénoncés
par Philippe Sollers au sujet d'un certain art moderne. Les corps - celui de l'artiste comme
du spectateur - pour n'y être pas représentés n'en sont pas moins sollicités.
Cette "maïeutique de l'optimisme" dont on a parlé à son sujet ne saurait passer que
par le corps. Travail essentiellement sensuel, instinctuel, physique. Nulle aridité
géométrique du reste; puissante et allègre, la recherche sur les couleurs et les
volumes - pure source de plaisir - ne suscite aucune culpabilite, n' appelle aucune
justification. Bien "français" en ce sens, pur sudiste, Chappert-Gaujal s'apparente
bien plus à Bissière et Estève qu'à Mondrian: extrèmiste nordiste théorisant.
Fait significatif, dans la dernière manière du peintre, l'opposition peinture/sculpture
perd progressivement sa pertinence. Echappant à tout contrôle, pour peu que l'oeuvre
soit récente ; dernier "cri", dernière "main", on se prend à la vouloir flairer : quelle
senteur émane de tel bois, quelle vapeur de telle huile-collage. Initialement unifiés
par l'applat, les composants hétéroclites plaqués sur la toile tendent à s'en extraire ;
débordement... échappée belle... affranchissement du plan ; bonne santé...pulsion !
Deux dimensions ne sauraient nous suffire ; trois nous comblent, simples mortels.
Aboutissement logique du processus : les "reliefs", sortes de sculptures murales, libérées
de toute toile, châssis, ou support quelconque. Moins indécente mais aussi peu mortificatrice,
une production parallèle de veine plus ancienne mais qui ne tarit pas - offre une Importante
gamme de pastels-collages d'harmonies plus quiètes, sur toile ou sur "totem".
Moins spectaculaire en apparence, cet axe de recherche persuade en nuances ceux que
la force effraie ; le stratège moderne emploie concurremment des tactiques diverses.
Pendant de l'oeuvre sur toile actuelle ; une étonnante série de bronzes où se retrouvent,
miniaturisés, bonzaïfiés, les leitmotive formels du moment. Là peut être, si l'on ne peut
juguler plus longtemps notre "folie du sens", on perçoit - lointains et synthétiques - des
échos de Sierra Madre, terres arides, luttes tribales, escarmouches homériques.
Sans le prétexte du sens cependant (de la représentation) ni l'alibi d'une recherche
formaliste théorisable, l'oeuvre de Chappert-gaujal s'impose - au créateur comme
aux récepteurs - sous le signe d'une incontestable jubilation esthétique. Il y a là,
à vrai dire, de l'enthousiasme : une démarche propre à réveiller "ce petit dieu en nous".
Simplicité de moyens et pureté de l'émotion provoquée ; inconséquence artistique
quasi scandaleuse, insouciance primitive ou mieux : puérile."un enfant de quatre ans
comprendrait ça !". "Qu'on emmène un enfant de quatre ans !" répliquait Groucho Marx.
En pure perte en l'occurrence car à quatre ans, tout est dit. C'est bien ici le nourrisson
de huit mois qu'il nous faudrait convoquer ; à l'age où le langage ne structure pas encore
la vision du monde, où la perception se fait par contact et préhension directe. L' âge de
l'éveil aux formes et aux couleurs par l'attirail ludique multicolore et protéiforme
(dont le meilleur design rejoint - pure illustration du concept baudelairien de la
modernité - les dernières dilections chromatiques de l'artiste). Attirail suppléé,
à l'occasion, par la "pastissade" insensée, élémentaire et jouissive, d'aliments
et substances d'origines diverses. Parmi les premières productions du peintre,
il en était qu'il baptisa "gâteaux". Parmi les premiers supports détournés,
récupérés ; la célèbre "brique" Tetra Pak - indissociable de l'aliment
premier : le lait. Détournement de l'aliment - l'art est aussi sublimation
métaphorique des fonctions vitales - réhabilitation ingénieuse et enfantine
du détritus. Régression? Infantilisme? naïveté réductrice? en aucun cas, car il
s'agit bien là, pleinement maîtrisé, d'un retour aux sources de l'éveil poétique,
d'une quête de l'émotion première ; aux prémices de l'ontogenèse.
Le peintre "apporte son corps" disait Valery. Si pour parler d'écriture on se passe
aisément d'évoquer l'écrivain, le rapport étroit qu'entretiennent le plasticien et son
oeuvre nous oblige à faire état de ce corps créateur. L'homme donc : solide, équilibré,
attentif au corps (précisément), à la matière, sensuel comme le sont les grands
(Picasso, Rodin, etc...) plus épicurien qu'hédoniste au demeurant ; toujours la mesure :
intelligence et économie de soi. Brillant causeur à l'occasion, et c'est à son crédit :
méfions nous de ces créateurs balbutiants, bègues, empêtrés et aphasiques, dont l'incapacité
à s'exprimer se voudrait gage d'honnêteté ; la pauvreté du discours, témoin de moralité.
Chappert-Gaujal, discutant, révèle (parmi d'autres) deux sources génératrices de son inspiration.
Languedocien et travailleur de la mer en quelque sorte, comme le fut son célèbre "pays"
Henry de Monfreid, c'est du littoral (indifféremment méditerranéen, atlantique, égéen, baltique)
qu'il tire l'essentiel de son matériau de base : bois flottés, siporex, caoutchouc...Mais c'est surtout
du littoral qu'il médite les leçons d'une "nature naturante" éternellement inspirée ; à jamais inventive.
De là - entre fjords et falaises, archipels et lagunes, étangs et gouffres - l'homme s'incline, se soumet,
puis se rebelle et crée... Autre soutien constant du travail quotidien : la musique (mathématique tempérée,
humanisée). Rien d'étonnant pour un abstrait, et, partant, de l'intérêt pour Cage ou Stockhausen ses
contemporains ; mais de l'amour pour Bach ; toujours, immodérément. Bach dont on retrouve le
savoir-faire et le goût pour la série, la variation sur un même thème et, fort souvent, l'élan
vertical - tant physique que spirituel - qui régie la conception des grandes orgues. Bach
forcément, pour le chromatisme ; polychromie ici à défaut de polyphonie. Bach enfin, pour
la célébration patiente, obstinée, artisanale autant qu'artistique, d'une joie possible ; non plus
cependant "au-delà" mais résolument "ici-bas". A force de truismes, on aura pu saisir :
Chappert-gaujal n'est pas pour immortaliser le martyre de Srebrenica comme autrefois
Picasso Guernica. L'art quoi qu'on en dise, fut de tout temps plus apte à guérir qu'à prévenir.
En cette triste fin de siècle, où chaque homme dans son corps, dans sa ville, et sur le globe entier,
décline et conjugue démence, bêtise, laideur, nul (autre que fol) ne saurait négliger ces vertus curatives.
Chappert-Gaujal donc, une enfance... féerie d'un autrefois, une harmonie...euphorie pour maintenant.


Eric Fouillaret. 1993

Préface au catalogue d'expo Patrick Chappert-Gaujal. Villeneuve sur Lot. 1993.
 
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